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Midi moins cinq
Montauban-de-Bretagne - 2010 : par garin serge, enseignant, lycée, 3 avril 2011, 2h05

Midi Moins Cinq

Me voici à nouveau devant cette forêt de granit, toujours immobile, silencieuse, depuis ma dernière visite, une rencontre inoubliable avec une femme au coeur de cette forêt de colonnes. La démultiplication des blocs de pierres impose un long silence respectueux et distant dans un premier temps. Dans un second temps, mon regard se fixe avec une impatience non feinte sur l’heure de ma montre qui semble se suspendre au contact de l’œuvre d’Aurélie Nemours, cet imposant Alignement du Vingt et unième siècle. Midi moins quatre, moins trois, moins deux, ce temps qui auparavant me semblait si court, semble maintenant se distendre, s’épanouir pour préserver ne serait ce qu’une minute, une seconde de plus le contact privilégié et unique avec cette image immobile qui se présente a mes yeux. Une mer de colonnes dont la surface translucide et bleutée du granit s’entremêle silencieusement aux courants et dont la profondeur de la couleur bleu n’a d’égal que la profondeur abyssal de celle-ci. J’ouvre à nouveau les yeux devant cette mer silencieuse et pourtant si parlante par ces formes et cette surface qui me replonge un instant devant le spectacle unique des fresques de Fra Angelico au couvent San Marco en Italie. Des surfaces colorées, zébrées d ’une multitude de zones peintes, presque abstraites, étrangement contemporaines, une ode a l’évocation de la spiritualité dans la peinture ou plutôt une trace indélébile dans la surface peinte et plongeant ainsi notre regard dans l’évocation presque immatérielle de l’esprit de Fra Angelico .La création d’une nouvelle peinture, une abstraction colorée dont le seul but de sa présence est peut être de nous faire partager ce plaisir d’une peinture sans limite, un All Over avant sa création par Jackson Pollock au travers du regard photographique de Hans Namuth en 1951. A peine ai-je eu le temps de savourer a nouveau le souvenirs des marbres colorés de Fra Angelico, que la mer si muette il y a un instant, se démultiplie sans fin devant moi dans un chaos d’ombres dont l’ordre de celui-ci se transforme en une chorégraphie imaginaire. Images évanescentes, surfaces si prégnantes quand ma main essaye de l’atteindre et de la caresser avec autant d’attention et de précaution que ce moment ou j’avais ressentis cette douceur indicible et chaude d’une autre main dans la mienne. Fantômes d’ombres, présence de silhouettes, théâtre d’acteurs de passages dont on tombe sous le charme tant la chorégraphie imaginaire des colonnes nous révèle une certaine conscience de la matière . Plus la lumière effleure la crête des pierres, telles des lames de fond, plus elles rugissent de toutes leurs forces, de toute leurs hauteurs, pour, dans un dernier sursaut de survie s’oublier totalement dans le ciel. Cette danse imaginaire de la pierre et de la lumière me plonge dans une mélancolie du lieu. Ce lieu m’a déjà accueilli, avec ce spectacle toujours unique et sans cesse renouvelé de la lumière sur la pierre, mais, auparavant nous étions deux à être les spectateurs privilégiés de ce spectacle unique. Devant le spectacle de cette mer imaginaire, qui se compose de colonnes et d’ombres, telles des déferlantes venant s’entremêler, se déchirer, pour définitivement briser leur rêve de devenir un instant une véritable colonne de granit de l’Alignement du Vingt et unième Siècle. Ce chaos d’ombres qui se compose et se décompose selon l’humeur vagabonde d’un rayon de lumière me transporte dans une mélancolie douce amère. Comment pouvais-je me douter que ce spectacle si rempli d’émotions intimes allait me replonger dans des souvenirs que je n’osais pas regarder, de peur de ressentir a nouveau cette douleur indicible mais toujours présente au point d’avoir l’âme totalement tétanisée a chaque larme versée . Une douleur sous-jacente, comme le regard de cette femme qui se reflète a la surface du granit a chaque fois que son souvenir me déborde sans que je ne puisse rien faire. Souvenir d’un regard croisé qui nous a appartenu et dont il fut inoubliable pour nous deux. Devant ce spectacle de lumière et de miroirs imaginaires le temps semble ne plus s’écouler et pourtant je n’ai plus que le souvenir de cette femme au travers de l’oeuvre de Aurélie Nemours. Ce temps en suspension me rappel une citation de Wong Kar- Wai décrivant sa notion du temps dans le film IN THE MOON FOR LOVE . « Dans la vie on ne peut pas contrôler le temps. Mais avec le film, vous pouvez dilater une seconde en dix secondes, ou réduire dix ans en deux minutes «  Cette phrase, résonne si fortement que je n’entends plus le froissement du vent sur la pierre, cette phrase mais aussi le film ont tellement imprégnés mon esprit, que je ne me suis pas aperçu de la disparition de cette mer d’ombres. Cette opération de prestidigitation de toutes ces ombres me ramène a la vidéo de Bill Viola, THE Reflecting Pool de 1977 a 1979. Bill Viola en personne se situe sur le rebord d’un bassin. L’instant suivant, il prend son élan et saute brutalement. Au lieu de retomber dans le bassin, son corps reste suspendu dans l’espace. Imperceptiblement le corps de l’artiste va disparaitre du fond, alors que tout continu à vivre, à vibrer, animé par une vie de chaque instant. Le corps de l’artiste va disparaître en totalité de l’image, cette même image qui continue à nous révéler des vibrations subtiles a la surface de l’eau. Le corps de Bill Viola n’est plus présent physiquement, mais sa conscience frôle encore et toujours la surface de l’eau du bassin. Le mouvement de l’eau est fragile et celle ci va être brutalisée par l’apparition du corps d’un homme qui s’apprête à sortir du bassin. Pendant un seul instant l’harmonie du bruissement de l’eau est troublée, tant l’apparition et la disparition de cet homme sont immédiates. La surface de l’eau, médium récurent et omniprésent dans le parcours artistique de Bill Viola, Jusqu’ à interpréter et intégrer ce même médium comme acteur silencieux de l’opéra de Tristan de Wagner a l’Opéra National, en 2005. Opéra dans une configuration classique, mais ou cette puissance visuelle somptueuse devient presque animal et permet a Bill Viola de laisser cours a ces moments que l’on peut nommer ,l’ instant de communion avec l’oeuvre ,où vous semblez pouvoir frôler du revers de votre main l’idée de création, ce moment unique, ou l’artiste vous propose de partager celle ci avec personne d’autre que vous. Ce ressenti qui vous capte, vous happe, vous empoigne les deux poignets, pour ne plus vous lâcher, pour vous confronter à la magie de l’instant que l’on nomme Création. Magie de la sublimation d’un artiste par la métaphore d’une puissance subliminale de l’eau dans tous ces états, rideaux de perles aux éclats translucides qui vous renvoient a votre propre perception du médium, EAU, que Bill Viola, a épousé un jours en 1977 au bord d’un bassin, nommé THE Reflecting Pool ,une éblouissante métaphore de la vie . Vie et mort, notions qu’il poursuivra dans la vidéo Silent Life, en 1979 . Cette notion d’une autre vie qui m’a quittée pour un ailleurs ou il n’y n’avait pas de place pour moi malgré l’amour total que je portais a l’âme de cette femme et que je ne retrouve plus dans le miroir du granit de l’Alignement du Vingt et unième Siècle. L’ombre de son âme se confond a la mienne pour disparaître aussi brusquement que les ombres des colonnes quand le rayon de lumière se dissout dans un ciel nuageux. Je les poursuis, encore et toujours, se dérobant continuellement à mon approche. Je persiste dans ma course effrénée d’une quête impuissante d’une présence, que crée cette disposition si particulière de l’œuvre d’Aurélie Nemours. Une Quête imaginaire mais néanmoins perpétuelle de points de vues toujours vivants par la renaissance de la lumière au travers de cette forêt de colonnes de granit. Je continue cette quête par la perception de la géométrie minimaliste de l’œuvre d’Aurélie Nemours, et traverse cette multitude de colonnes de granit et une fois de plus, croise leurs ombres qui s’échappent au moindre rayon de lumière. Alors qu’une douce pluie commence à effleurer la surface de la pierre, me rappelant brutalement que j’ai tellement effleuré ses mains, pour aujourd’hui, ne tenir que au creux des miennes cette mélancolie douce amère, qui fait ressurgir le souvenir du visage de cette femme au regard gris bleuté, si émouvant pour sa passion amoureuse a mon égard. Dans le texte de Mickeal Fried qui pose le questionnement du rapport de la critique et de sa retranscription ainsi que l’importance du mouvement Minimaliste Il y a une phrase de Tony Smith que Mickeal Fried souligne et qui me semble être évocateur, faisant apparaître une certaine lisibilité sur un des aspects de la démarche d’Aurélie Nemours. « Je suis intéressé par l’imperméabilité et le mystère des choses.. Quelque chose d’évident a première vue ’’’ telle une machine à laver ou une pompe’’’ ne suscite évidemment aucun intérêt supplémentaire. Mais un pot en poterie de Bennington par exemple, à une subtilité de couleur, une ampleur de forme, un pouvoir évocateur de la substance, une générosité, il est calme et rassurant. Qualités qui lui permettent de dépasser le simple aspect utilitaire. Il continue à nous alimenter a maintes reprises. Nous ne pouvons le voir en une seconde, nous continuons à le déchiffrer. Et il y a quelque chose d’absurde à pouvoir revenir de la même manière à un cube. »

Le Fameux cube Die, en acier, de 1962, du même auteur cité au dessus. En une citation, le dispositif de Aurélie Nemours m’accorde une évidence que je pressentais, mais dont je n’arrivais pas évaluer la totalité des sensations que j’éprouvais en traversant cette forêt de granit. Tout est si calme ici, tout est éternité, tout converge vers un absolu de la forme dont j’ignore la destination finale. Je viens de me rendre compte qu’il pleut, que les gouttes d’eau produisent une légère note en tombant sur le granit, je me retourne vers ce ciel gris qui accueille le sommet des colonnes et je ne sais plus si ce sont les larmes ou la pluie qui roulent sur ma main .Je ne veux plus le savoir, je voudrais tant a nouveau embrasser un seule fois ces yeux gris-bleus qui m’ont tant émus un jour dans cette forêt de granit. Quelle ironie de la vie ! Je reviens vers cette installation qui est toujours créatrice de rêves et qui a été aussi le lieu d’une rencontre avec une femme et dont le souvenir est toujours aussi présent. Je me rend compte que l’installation de Aurélie Nemours, questionne toutes le problématiques des Minimalistes, comme Sol Lewitt et sa pièce 49 3-part Variations, de 1967-1969 ou Robert Morris, Sans titre, une série de bloc en fibre de verre translucide, de 9 éléments de 122 par 61 cm de côté, en 1967. La rigueur de pensée de ces dispositifs ne souffre pas d’une émotion charnelle, en tout cas, pas celle que je ressens en me promenant à travers cette immensité de granit. Une image me revient sans cesse, devant des yeux toujours troublés par une certaine émotion. L’image de l’artiste Christ Burden qui utilisait son corps comme un langage, dont la performance pouvait mettre en péril sa vie, notamment dans Shoot. Space Santa Ana, le 19 Novembre 1971 ou il se fit tirer dessus à bout portant et volontairement. Paroxysme d’une création qui s’exécute sous l’impulsion de la douleur ou plus exactement l’anticipation d’un ressenti de cette douleur qui procure à ce moment, un instant unique, l’ exaltation d’une création unique car l’anticipation de la douleur ne peut se partager ou se transmettre puisque nous ne sommes pas égaux face a cette sensation si vive et parfois brutale dans l’acte. Comme Christ Burden qui est a la recherche d’une sensation vive de l’esprit et de la chair, je suis a la recherche du souvenir de ce regard. Je ne peux que comprendre et ressentir la démarche de cet artiste seulement par la métaphore. Mais je peux peut être approché cette notion de brûlure de la peau qui occasionne une douleur indicible qui semble me consumer. Une Brûlure de tous les instants qui s’apparente aux propos de l’artiste Gina Pane lors de son Action Spyché de 1974, ou elle s’entailla les paupières. Cette douleur qu’elle nommait, »comme les larmes de sang, lumière d’une double vue sur l’autre. » J’ai toujours des larmes de pluie et non de sang qui se confondent a ma vie mais je n’ai plus cette lumière d’une double vue sur l’autre, car elle a disparue de mon existence mais pas de ma mémoire. Signes visibles d’une pratique picturale du corps, c’est ainsi que Gina Pane nommait les signes tangibles de sa démarche créatrice. « La blessure, repère et identifie un instant, un certain malaise « écrivait Gina Pane lors de la même Action Spyché en 1974, ou elle s’entaillait le bas du ventre par des incisions autour de son nombril . Cette déambulation a travers l’oeuvre In Situ de Aurélie Nemours identifie encore plus profondément ma propre blessure, qui, si elle n’est pas produite par des incisions sur ma peau n’en n’est pas moins douloureuse et profonde, encore aujourd’hui. Comme une image évanescente qui s’estompe a chaque fois que j’essaye de la rattraper, une douce lumière de moins en moins éclairante enveloppe cette forêt. Cette semi obscurité plonge ce lieu dans une longue et très lente respiration intérieure et apaisante. Je me laisse envelopper par ce voile d’obscurité qui appose sur mes épaules toutes les nuances des prémices de la nuit à venir. Cette obscurité nouvelle, me replonge dans un autre lieu. Un lieu, ou une partition imaginaire de lumières a été composée pour lui. Cette composition lumineuse évolue selon l’humeur d’un thermomètre numérique au travers d’une myriade de joncs de verre dont l’eau est la composante essentielle mais néanmoins magique de par sa fluidité naturelle. La lumière réinvente au cours de la nuit une gamme de couleurs qui selon les moments vont draper la robe de la nuit d’un blanc immaculé jusqu’au vert, en frôlant toutes les teintes indéfinissables du bleu. Cette foule, silencieuse, immatérielle, vibrant au moindre souffle de la nuit entoure une partie du Musée du Quai Branly a Paris. Cette oeuvre, qui s’opère par la métamorphose de l’eau en lumière, instaure un récit imaginaire d’une lumière qui accompagne nos songes, pour peu que nous voulions entendre les murmures de celle-ci dans la nuit. Cette rêverie lumineuse se reproduit chaque nuit. Une conversation intime de lumières que l’artiste Yann Kersalé a voulu pour ce Musée du Quai Branly, réalisation de l’architecte Jean Nouvel, et dédié aux Arts Premiers. Toutes mes pensées tanguent, se laissent bercées par cet océan de lumières aux couleurs indéfinissables et dans cette nuit, le reflet des étoiles les fait apparaître bleues dans cette immensité de lumières. Au milieu de cette mer étoilée, un paquebot flottant, imaginaire, le Musée du Quai Branly, se laissant guider par toutes ces bouées ou la magie lumineuse apparaît chaque nuit. Maintenant la nuit se confond à cette mer pour créer une conversation intime de pensées éclairantes pour un voyage personnel de chacun. Ce voyage du retour m’amène à rouvrir les yeux, je descends du paquebot imaginaire pour accéder, non pas à celui du quai Branly mais à celui d’ Aurélie Nemours. L’imaginaire est un monde qui appartient aussi à Alessandro Mendini et cette citation est un regard sur celui-ci. »Les décors sont comme les poissons dans la mer. Ils existent même si on ne les voit pas » D’ une mer imaginaire de Yann Kersalé, a celle de Alessandro Mendini, une citation de Roland Barthes réapparait a la surface de ma mémoire.

« Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse et le plus de saveur possible » Alors que je marche sans but précis dans cette étendue de granit, enveloppée maintenant dans une obscurité ou l’opacité est aussi douce que l’air ainsi qu’une multitude de mots s’imprimant a la surface, a peine visible des colonnes. Pourquoi je pense à l’âme de cette oeuvre, pourquoi cette oeuvre me semble immortelle, pourquoi me semble telle toujours en mouvement perpétuel ? Peut être pour avoir un début de réponse, je repense à une partie du texte de Phèdre de Platon . « Toute âme est immortelle ; car tout ce qui est toujours en mouvement est immortel. Mais l’être qui meut un autre et qui est mû par l’autre au moment où il cesse d’être mû, cesse de vivre ; Seul l’être qui se meut lui même, ne pouvant se faire défaut a lui même, ne cesse jamais de se mouvoir et même il est pour tous les autres êtres qui tirent le mouvement du dehors, la source et le principe du mouvement, et cet être ne saurait ni périr ni naître. Autrement, le ciel tout entier et toute la génération des êtres tomberaient et s’arrêteraient, et ne retrouveraient plus jamais de quoi se mouvoir et renaître. L’immortalité de l’être qui se meut lui-même étant dénommée, on n’ hésitera pas à reconnaître que le mouvement même est l’essence et l’idée même de l’âme, car tout corps qui tire son mouvement du dehors est inanimé ; celui qui le tire du dedans, c’est-a-dire de lui même, a une âme, puisque la nature de l’âme consiste en cela même » Toutes ces phrases sont de plus en plus présentent, tournoyant près de moi comme un échos a l’infini. Âme immortelle, mouvement immortel, idée même de l’âme, le corps de l’oeuvre tout entier vit, se déplace et disparaît sur le même lieu pour réapparaitre avec toute sa force. Chaque facettes de granit dévoilent une partie de son âme sans jamais porter a nu l’expression personnelle et intime de Aurélie Nemours. L’obscurité enveloppe définitivement toutes les colonnes et avec elle la réponse que j’appréhendais a mon questionnement sur l’âme, sur le mouvement immortel et ce visage qui ne me quitte jamais ainsi que ce corps que j’ai tant regardé et qui a disparu, pour ne me laisser que le souvenir d’un regard gris bleuté. Aurélie Nemours, elle aussi s’en est allée discrètement avant qu’elle puisse contempler son oeuvre in-situ achevée. Les âmes sont immortelles, comme l’oeuvre du Vingt et unième Siècle, certaines femmes sont parties pour un lieu ou je n’ai plus ma place. Il me reste le souvenir si vivace du regard d’une femme qui regardait avec moi le spectacle sans cesse renouvelé d’une forêt de colonnes de granit se transformant en une mer d’ombres imaginaires, ou la couleur gris bleutée se confondait avec le ciel pourtant si haut . Le reflet du regard de cette femme, hypnotisé par ce spectacle était aussi magique à bien d’autres égards. Il reste gravé sur ma peau et dans ma mémoire, mais pas dans le granit comme l’âme d’ Aurélie Nemours. En un instant, le théâtre de la vie vient de me replonger dans une obscurité glaciale ou les sentiments amoureux que me procuraient ce regard bleuté ne peuvent rien contre les coups de boutoirs crée par l’absence de l’être aimé. Paradoxe d’une vie, à ne vivre que pour ressentir des émotions intenses mais néanmoins si fragiles par le prisme de toutes créations artistiques, qu’elles soient historiques, ou contemporaines dans toutes leurs diversités. Paradoxe que m’offre cette création unique et contemporaine de Aurélie Nemours, ressentir toutes les émotions que me procure sa présence. Plus je m’imprègne de l’oeuvre et de la démarche de l’artiste plus l’évidence me devient insupportable. Le bonheur que j’éprouvais face a l’oeuvre était intimement lié avec un être aimé qui n’est plus là. Sentiments partagés et absolus, je passe d’une joie immédiate a une profonde tristesse, qui elle même cède sa place a une exclamation d’étonnement face au spectacle que crée métaphoriquement l’oeuvre, qui elle aussi s’évanouit quand je crois percevoir le visage de l’être aimé dans le reflet d’une des colonnes de l’oeuvre d’ Aurélie Nemours. Je voudrais tant oublier une certaine date, et pour cela je lis et relis a l’infini une phrase de Tolstoï « On peut vivre que tant qu’on est ivre de la vie » Mais est ce que l’ivresse de ma vie doit elle supporter tout cela pour ressentir ce souffle vital que décrit Tolstoï ? Je continus de traverser l’oeuvre dans une semi obscurité. En voyant défilé devant moi ces multiples colonnes, une phrase de Louis Kahn, qui écrivait ceci à propos de l’oeuvre minimaliste en générale me revient en mémoire. « L’ordre n’est pas la répétition, voila l’idée centrale » Je n’arrive pas à me résoudre a l’idée de quitter le lieu. Plus je fais des efforts pour quitter le lieu et plus ils sont vains. Dans un texte de Mikaël Erlboff, Le Design, une immédiateté médiatrice, il accompagne sa réflexion d’une partie d’un texte de Benjamin Lieke de 2003, texte que je relis en ayant toujours les images de l’oeuvre de Aurélie Nemours en mémoire ainsi que ce visage aux yeux si profond de sentiments, que la sensation de s’y noyer était de plus en plus douce à chaque fois que nous nous échangions un regard. Les sentiments que décrit Benjamin Lieke sont si proches de mon existence au quotidien. Il n’est pas question de mettre des mots sur certains ressentis pour créer une narration de la douleur mais d’atténuer par sa lecture, cette douleur indicible, imprévisible et toujours invisible pour les autres. Mais il faut pourtant que je quitte ce lieu ou tellement de sentiments artistiques sont présents, visibles, identique au ressentis que me procure la relecture du texte de Benjamin Lieke :

« Après toute cette expérience, il se mit à pleurer quasiment amèrement. Et alors, totalement troublé, se mit à pleurer dans le cadre du miroir tout entier. Il fut certainement enclin, pendant un court moment, à trouver bon de jouir justement de cette image : S’observer en train de pleurer. Réellement, pendant quelques instant, il se perdit dans ses considérations et ne perçut pas du tout a quel point il semblait triste en pleurant ainsi. Soudain ce regard méditatif et narcissique fut détruit, car il sentit couler ses larmes réelles. Tombant lentement une a une, de ses yeux, puis soumises aux forces d’adhérence, de chacune des joues, pour éviter, de curieusement se tarir ou de quitter le menton pour s’écraser sur le sol. En fermant les yeux, il écrasa quelques larmes encore plus grosses et se leva. Le temps était venu de quitter cette pièce. Très vite, il essuya de la main droite les vraies larmes de son visage et lécha rapidement, s’impressionnant encore une fois lui-même, chaque main avec sa langue, pour jouir de ce goût particulier de sel. Mais il bougeait déjà aux limites extérieures de la pièce et tâtonnait les murs pour trouver une ouverture. Cela demandait du temps et en aurait englouti davantage encore, s’il n’avait pas été retenu, à un moment ou a un autre par une sorte de manie d’amibe, une folie du détail, de frapper systématiquement a chaque centimètre de cloison. Après tout, le plus mauvais architecte n’est- il pas supérieur à toutes les abeilles, du fait qu’il fait des plans ? Comme un petit lézard une idée courut le long de sa colonne vertébrale : Faire des plans demande davantage de superficialité, de vue d’ensemble, oui, une certaine désinvolture. Se déconcentrer, ne pas regarder avec précision, flâner et ainsi de suite. Il se figea, puis se retourna peu à peu de tous les côtés, s’immobilisa rapidement et leva son bras gauche en entrainant sa main, ses épaules légèrement tendues. Alors il la vit. Juste dans l’ouverture, éblouie de soleil rayonnant, éloignée de lui d’environ dix pas . Souriante. Le passage brutal de l’artificiel à la lumière du soleil, le saisit profondément et lui coupa momentanément le souffle. Sans délai, il regarda le sol et vit ses chaussures. Ainsi il vit que tout doucement son pied gauche reculait, puis le droit, puis le gauche a nouveau et ainsi de suite. Comme s’ils l’accompagnait. Dehors, être dans ce monde illusoire, muni d’une promesse aussi réelle, unique. » De ce texte, un passage s’impose a moi comme une évidence. « Alors il la vit. Juste dans l’ouverture, éblouie de soleil rayonnant, éloignée de lui d’environ dix pas . Souriante. » Oui, je la vit, elle était si souriante, entre l’espacement de colonnes de granit de Aurélie Nemours, éblouie de soleil, éloignée de moi d’environ dix pas. Souriante

Ce sourire, un moment unique qui permet de photographier un sentiment au plus profond de la chair et qui ne vous quittera plus, me fait penser à une citation de Rolland Barthes dans le livre, Note sur la photographie. Cette citation décrit une photographie de Robert Mappelthorpe. Celle-ci présente Bob Wilson et Phil Glass assit côte à côte. Roland Barthes réalise une description de cette photographie en l’orientant sur la posture de Bob Wilson et plus précisément sur son regard. « Bob Wilson me retient mais je n’arrive pas à dire pourquoi… » Moi aussi l’oeuvre de Aurélie Nemours me retient, le souvenir de ce sourire sur ce visage me retient mais je n’arrive pas à dire pourquoi …

Serge Garin

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Mur-Mur
Montauban-de-Bretagne - 2010 : par garin serge, enseignant, lycée, 3 avril 2011, 2h03

Mur-Mur

Dans un écrit sur le film Elephant de Gus Van Sant, Serge Kaganski présente l’univers de l’élève au sein du lycée. Son univers se compose d’espaces tous différents ainsi que des notions sur le temps qui sont tous uniques.

« L’espace, celui du lycée, labyrinthe de salles et de couloirs que les élèves traversent comme une ronde d’atomes ou de planètes circulaires en orbite. » « Le temps ordinaire, le temps subjectif est celui qui est recomposé dans le film. Un temps subjectif dans lequel certains bruitages sont accentués, un ralenti surgit, parfois, dans la continuité du mouvement un trajet souligne l’intensité d’un moment. » « Temps recomposé : la même scène vue selon des points différents à quelques minutes d’intervalles, morcellement temporel dont on ne prend pas conscience tout de suite tellement l’ensemble est fluide au point de toucher à la liquidité. » Espace de temps, notions universelles et parfois poignantes Quand il s’agit de décrire la présence physique de l’élève passant sans transition d’une transparence fantomatique à une surexposition du corps au sein du lycée. Dans sa quête d’ absolu et de synthèse de sa production formelle, Aurélie Nemours cite autant la présence du corps humain que l’imprégnation de la nature dans sa démarche : « C’est en regardant le corps que j’ai découvert le rythme. » Dans deux univers totalement différents, la préoccupation du corps humain est constante mais les stratégies mises en place pour l’aborder et l’exploiter dans une production cinématographique ou plastique sont uniques et dissemblables. L’espace : le lycée, labyrinthe de salles, temps subjectif dont certains bruitages sont accentués ainsi que tout ce qui a pu être cité auparavant résonnent dans notre imaginaire personnel et nous permettent d’entrapercevoir la colonne vertébrale du projet.

Par quelles démarches et quels moyens les élèves peuvent-ils faire ressentir la vibration d’une œuvre, celle de l’Alignement du XXIème siècle d’Aurélie Nemours et en particulier celle éphémère du son ? Utiliser l’espace du lycée, de l’atelier, temps suggéré met en relief une volonté de capter une multitude de sons bruts qui, selon les évènements de la quotidienneté, oscillent entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Collés, déposés, décomposés, recoupés, mis en boucle, ces bruitages accentués et distendus s’inscrivent dans une continuité et ou de morcellement de sons, production sonore qui résonne pour et par l’œuvre d’Aurélie Nemours. C’est par la production d’une recherche sonore mais néanmoins créative que les élèves vont aborder l’œuvre ainsi que la démarche personnelle de l’artiste. Ils vont être amenés à découvrir un imaginaire artistique toujours en rythme. La production rythmique de l’élève, s’imprégnant constamment de sons et de sens, va devenir au fur et à mesure de son évolution, un véritable écrin sonore pour l’œuvre. Un écrin sonore cependant évolutif dont la délicatesse des notes rappelle celle d’une étoffe de Junya Watanabe lors du défilé Automne-Hiver 1999-2000. C’est un écrin de douceur qui enlace le visage autant que le regard du mannequin qui la porte. De même que la découpe somptueuse de l’étoffe, une attention tout aussi fine et méticuleuse est apportée à la découpe des sons pour y découvrir, au détour des plis et des replis de l’œuvre la partition personnelle de l’élève. Autant de sources que de sonorités qui ont données naissance à une partition composée de broderies auditives enlaçant l’Alignement du XXIème siècle. C’est de cela qu’il s’agit ; réutiliser l’espace, le temps, pour inventer, réaliser une production sonore dans laquelle son écoute produit du sens au sein de l’œuvre d’Aurélie Nemours. Schubert écrivait ceci à propos de Mozart : « Ces impressions belles et durables restent dans notre âme et le passage de temps et de circonstances changeantes ne peuvent les effacer. Dans la pénombre de cette vie, elles nous montrent un avenir clair et radieux auquel nous aspirons avec confiance. Ô Mozart combien d’aspirations à une vie meilleure as-tu pu graver dans nos âmes ? » Cette citation de Schubert dans le texte Gombrich et la tradition, Franz Schubert et la Vienne de son temps ne répond pas totalement à mes doutes sur une vie meilleure. Mais mon âme se trouve toujours plus légère et plus radieuse par la présence de Mozart mais aussi par celle de l’Alignement du XXIème siècle se drapant d’une multitude de nuances sonores et lumineuses.

Serge Garin

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photographie du musicien Morgan Daguenet pendant sa création sonore
Montauban-de-Bretagne - 2010 : par serge garin, enseignant, lycée, 28 mars 2011, 16h16

photographie du musicien, Morgan Daguenet lors de la séance d’une création sonore au sein du lycée

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